Imprimer

Actualité : F1000Research bouleverse les canons de l'édition scientifique

(27/05/2013)

L'information : après avoir été lancée en Béta test par l'éditeur F1000 (pour Faculty of thousands) en début d'année, la revue F1000Research est désormais opérationnelle. Ses principes éditoriaux bouleversent tous les codes de l'édition scientifique et en premier lieu le principe du Peer Reviewing en amont de la publication. La palette de types de documents qui peuvent être publiés dans F1000Research est également beaucoup plus large que ce qui est accepté d'ordinaire dans les revues scientifiques. Enfin les « datasets » (jeux de données issues de la recherche) sur lesquels s'appuient les articles publiés dans F1000Research devront être systématiquement accessibles dans des formats et sous licence qui en permettent la validation ou l'utilisation par toute autre équipe scientifique. Le lancement de F1000Research devrait relancer le débat entre ceux qui dénoncent le phénomène de « Lost Science » (l'ensemble des connaissances scientifiques qui ne sont pas accessibles en raison d'une politique de publication trop malthusienne des revues sur abonnement) et ceux qui dénoncent les « predatory publishers », c'est à dire des éditeurs adhérant au modèle d'Open Access (OA) qui accepteraient des articles de faible qualité pour pouvoir facturer aux auteurs des frais de publication.

 

L'analyse de la Dépêche : F1000Research pourrait être qualifié a priori de vaste fumisterie, n'était la personnalité de son fondateur, Vitek Tracz, qui a une forte notoriété personnelle dans le champ de l’édition scientifique. Il a entre autre fondé les services Current Drugs (revendu à Thomson Reuters) et BioMed Central (l'un des tous premiers éditeurs en OA, revendu depuis à Springer). Le communiqué de présentation de F1000Research publié début 2013 indique : « se distinguant des publications scientifiques traditionnelles, F1000Research donnera un accès immédiat à la publication, un peer reviewing ouvert à tous et intervenant après publication ; les révisions successives d’un même article seront accessibles. (…) Les problèmes de la publication scientifique actuelle sont biens documentés. Cela n’a plus de sens d’attendre des mois ou des années pour lire, commenter ou s’appuyer sur des recherches antérieures ; le modèle standard de peer-reviewing avant publication, par un comité restreint a été largement critiqué».

La première caractéristique de F1000 Research est donc de bouleverser les logiques du peer-reviewing, tel qu'il est appliqué dans le modèle le plus répandu de l'édition scientifique. Dans ce modèle « classique » qui a présidé à l'édition scientifique depuis la création au dix-septième siècle des premières revues savantes, l'auteur-chercheur soumet son projet d'article au comité éditorial d'une revue, comité réuni et animé par l'éditeur. Celui-ci désigne en « double aveugle » les peer-reviewers : deux chercheurs-référents, dont l'identité ne sera connu que de l'éditeur seul, et qui rendront séparément leur appréciation de l'article. Parce que ce processus a des temps opérationnels incompressibles, la publication de l'article retenu interviendra quelques mois après sa soumission. C'est ce premier maillon de la chaîne éditoriale que F1000Research se propose de faire sauter : l'article, après une simple relecture pour vérifier son sérieux, est publié sur le site FT1000Research.com. Le délai entre soumission et publication est réduit semble-t-il à une semaine. L'éditeur désigne alors deux peer-rewers, dont l'identité est connue, qui vont procéder à une évaluation en parallèle de l'article et dont les appréciations seront rendues publiques. Seuls les articles validés par les peer-reviewers seront dans un second temps versés et indexés dans PubMed, la grande archive ouverte d'articles relatifs aux biosciences gérée par le NIH (National Institutes of Health, équivalent américain de l'INSERM). En révolutionnant les logiques du peer reviewing, F1000Research s'attaque à ce qui est le « cœur de métier » des éditeurs scientifiques.

La nécessité imposée par F1000Research d'établir des liens entre articles et jeux de données supportant les conclusions de l'article est dans l'air du temps. L'accès libre aux données issues de la recherche est en train de devenir un thème majeur. Récemment a été lancée la Research Data Alliance ( http://rd-alliance.org), une initiative voyant converger les efforts européens, américains et australiens pour la création d'un cadre commun permettant d'accélérer et de faciliter le partage et la réutilisation des données issues de la recherche scientifique financée sur fonds publics (cf. La Dépêche du GFII du 28 mars dernier).

Les autres caractéristiques de F1000Research sont tout aussi innovantes. D'une part même si l'éditeur indique que ce nouveau support de publication est un « Journal » (revue scientifique en anglais) celui-ci est plus un service en flux continu de « diclosure » (désignant en anglais le fait de rendre publique une information) de connaissances issues de la recherche scientifique.

Le spectre thématique de F1000Research est très large, couvrant toutes les biosciences. On retrouve là le phénomène récent de « mégarevues », c'est à dire de titres assez généralistes (même s'ils ont un ancrage thématique), publiant beaucoup plus d'articles que ne le faisaient les revues scientifiques classiques. En l'absence d'une version imprimée du « Journal », il n'y a plus de limite physique au nombre d'articles qui peuvent être publiés dans une revue donnée. Des éditeurs OA comme PLoS, mais aussi des éditeurs comme Springer ou Wiley, ont lancé dans les 12 derniers mois des mégarevues. Pour une raison simple : le nombre d'articles scientifiques publiés chaque année mondialement, qui dépasse le million, affiche une croissance à deux chiffres(1). Cette croissance est particulièrement forte dans les grandes économies émergentes (Chine et Brésil en particulier) et les revues établies ne peuvent à elle seule capter cette volumétrie importante. D'où une inflation de revues nouvelles : entre 1999 et 2009 le nombre de revues scientifiques « peer-reviewed » publiées au plan mondial est passé de 10 900 à 25 400.

Une autre caractéristique de F1000Research est d'accepter tous les types de documents scientifiques, en particulier ce qu'on appelle les « articles négatifs », c'est à dire ceux qui décrivent une démarche scientifique qui n'a débouché sur aucunes conclusions nouvelles mais a invalidé une voie de recherche. Traditionnellement, les revues scientifiques ne publient pas d'articles négatifs, alors qu'en rendant publiques les recherches infructueuses ils permettraient de baliser des impasses et de diminuer des doublons improductifs dans la conduite de la recherche. On touche ici au phénomène de « Lost Science » qui a été relevé (sans jamais cependant être approfondi ou mis au premier plan) par les tenants de l'Open Access. Les promoteurs de cette notion de Lost Science estiment que l'édition scientifique « classique » est beaucoup trop sélective, ce afin d'améliorer le sacro-saint facteur d'impact des revues, en ne retenant que les articles qui ont une haute probabilité d'être cités. Il est probable que ceux qui dénoncent ce phénomène de « Lost Science » ont en partie raison : en acceptant tous types de publications scientifiques dans des délais très courts F1000Research se pose, pour les biosciences, en champion de la lutte contre ce phénomène de Lost Science.

Mais à l'évidence le lancement de F1000Research va apporter de l'eau au moulin d'une polémique plus récente, dénonçant le fait que de plus en plus de revues obéissant au modèle de Gold Open Access (entre un tiers et la moitié des nouvelles revues scientifiques qui se créent le sont en Gold OA) abaisseraient leurs critères de sélection de façon à publier un maximum d'articles leur permettant de facturer aux chercheurs des frais de publication. Cette dégradation de la qualité des publications scientifiques a été théorisée par l'américain Jeffrey Beall dans un article (2) paru dans la prestigieuse revue Nature (1), intitulé « Predatory publishers Corrupt Open Access ». Ce chercheur en bibliométrie rencontre un certain succès en publiant la Beall's List, qui recense quelques centaines de revues en OA qui selon-lui on réduit de façon drastique leurs exigence de qualité, soucieux avant-tout de publier le plus grand nombre d'articles pour augmenter un chiffre d'affaires généré uniquement par les frais (on parle d'APC : Article Processing Charges) imputés aux auteurs-chercheurs. F1000Research affiche des APC faibles (de 500 à 1000 $ en fonction de la longueur de l'article). A partir du moment où le business model d'un éditeur est entièrement basé sur les APC, la tentation est évidemment grande, sous prétexte de lutter contre le phénomène de Lost Science, de publier tout l'article pour lequel seront facturés des APC. F1000Research est-il un « predatory publisher » ? Le développement de cette initiative dans les prochains mois permettra d'y voir plus clair sur ce débat. Lorsque F1000Research aura atteint sa vitesse de croisière se posera vite la question de l'impact en terme de citations par d'autres publications des matériaux publiés dans F1000Research. C'est pourquoi la question du référencement et de la reprise dans l'archive PubMed des articles déposés dans F1000Research (ce qui n'est pas encore le cas, alors qu'elle était annoncée dès le début de l'année) est essentielle, l'inclusion d'un article dans PubMed augmentant sa probabilité de citation. Quoi qu'il en soit de l'avenir de F1000Research reste le problème de fond : comment absorber en maintenant des critères de qualité élevés un volume croissant de connaissances scientifiques. La publication scientifique est donc touchée à son tour par le phénomène du « Big Data » (la production d'articles dépasse le million d'unités et cette croissance à vocation à s'accélérer). Le problème essentiel sera celui de la « discoverability », c'est à dire de la possibilité de retrouver les articles et les connaissances pertinentes dans une masse croissante d'information. Au premier rang de ces outils de « discoverability », les technologies de Text Mining sur de très vastes corpus d'articles scientifiques ont un bel avenir devant elles.

 
(1) Selon l'article «Anatomy of open access publishing: a study of longitudinal development and internal structure» paru dans BMC Medicine, 340 130 articles sont publiés dans 6 713 revues dorées en 2011, contre 20 702 dans 744 revues en 2000. Si l'augmentation du nombre des articles touche toutes les disciplines scientifiques, la biomédecine a vu le nombre d'articles passé de 7 400 en 2000 à 120 900 en 2011. Les auteurs se sont basés sur les 7 372 revues répertoriées dans le DOAJ.
(2) http://www.nature.com/news/predatory-publishers-are-corrupting-open-access-1.11385
(3) http://scholarlyoa.com/publishers/

 

PS. : La première édition du Forum du GFII, qui se tient cette semaine les 29 et 30 mai consacrera une session (Les nouveaux enjeux de l’information scientifique et de la recherche) qui fera le point sur les mutations de la publication scientifique et les développements récents de l'Open Access.

Source : Dépêche du GFII du 27/05/2013
Action : Libre accès et édition